le 17 mars 2026

Après plusieurs mois de négociations, la Commission européenne a présenté l’Industrial Accelerator Act, un texte qui introduit pour la première fois une forme explicite de préférence européenne dans certains programmes industriels et marchés publics. L’initiative s’inscrit dans une réflexion devenue centrale à Bruxelles : comment préserver la capacité industrielle du continent dans une économie mondiale où les grandes puissances soutiennent activement leurs entreprises, leurs technologies et leurs chaînes de production.

Pour beaucoup d’observateurs, ce texte marque une inflexion importante. Pendant plusieurs décennies, l’Union européenne s’est construite autour d’un principe d’ouverture commerciale très large, considérant que la concurrence internationale constituait un moteur d’efficacité économique. Mais les évolutions des vingt dernières années ont profondément modifié l’équilibre mondial. La question n’est plus seulement celle du commerce ; elle est devenue celle de la souveraineté économique et technologique.

Un décrochage progressif de l’Europe

Les indicateurs économiques montrent un écart croissant entre l’Europe et les autres grandes économies. Au début des années 2000, l’écart de richesse entre l’Union européenne et les États-Unis restait relativement limité. Depuis lors, la divergence s’est accentuée. Entre 2002 et 2023, l’écart de PIB entre les deux économies est passé d’environ 17 % à près de 30 %, tandis que la Chine a dépassé l’Union européenne en taille économique au début des années 2020.

Une grande partie de cette différence provient de la productivité. Environ 72 % de l’écart de PIB par habitant entre les États-Unis et l’Europe s’explique par un niveau de productivité plus faible dans l’économie européenne.

Les données les plus récentes confirment cette tendance. En 2024, la productivité horaire moyenne atteignait environ 116 dollars aux États-Unis contre 72 dollars dans l’Union européenne, soit un écart d’environ 38 %. La dynamique de croissance est également différente : entre 2019 et 2024, la productivité américaine a progressé d’environ 9,7 %, alors que celle de l’Union européenne n’a augmenté que de 2,4 %.

Ces écarts ne sont pas seulement statistiques. Ils se traduisent progressivement par des différences de revenus, d’investissement et de capacité d’innovation.

Un retard dans les technologies et l’investissement

L’une des causes majeures de cette divergence réside dans l’innovation et l’investissement technologique. Les États-Unis et plusieurs économies asiatiques ont développé des écosystèmes particulièrement puissants dans les technologies numériques, l’intelligence artificielle ou les plateformes numériques — secteurs qui concentrent aujourd’hui une grande partie des gains de productivité.

L’Europe, historiquement forte dans les industries d’ingénierie et de production, est moins présente dans ces domaines. Les investissements en recherche et développement illustrent cet écart. En 2022, l’Union européenne consacrait environ 2,2 % de son PIB à la R&D, loin de son objectif officiel de 3 %. Les États-Unis investissaient environ 3,5 % de leur PIB, soit plus de deux fois plus en valeur absolue.

En chiffres, cela représente environ 877 milliards d’euros de dépenses de R&D aux États-Unis, contre 355 milliards dans l’Union européenne. Ce différentiel d’investissement limite la capacité du continent à développer les technologies de rupture qui structurent aujourd’hui l’économie mondiale.

Des fragilités industrielles nouvelles

À ces tendances structurelles s’ajoutent des fragilités plus récentes. L’industrie européenne a été fortement exposée à la hausse des prix de l’énergie après la guerre en Ukraine, ainsi qu’aux tensions commerciales mondiales. Dans plusieurs secteurs, les entreprises européennes font face à une concurrence croissante de la Chine, tandis que les États-Unis ont adopté des politiques industrielles ambitieuses pour relocaliser certaines productions.

Aujourd’hui, l’industrie représente environ 14 % du PIB européen, alors que plusieurs stratégies européennes visent à porter cette part à 20 % d’ici 2035 afin de renforcer l’autonomie technologique et énergétique du continent.

Une préférence européenne encore prudente

C’est dans ce contexte que la Commission a proposé l’Industrial Accelerator Act. Le texte prévoit notamment que certains programmes financés par des fonds publics favorisent les entreprises produisant sur le territoire européen ou respectant des critères industriels et environnementaux spécifiques.

L’objectif est de soutenir la production locale dans des secteurs jugés stratégiques, en particulier les technologies liées à la transition énergétique et aux infrastructures industrielles.

La portée concrète de ces mesures reste cependant limitée. Les mécanismes de préférence européenne sont encadrés par les règles du commerce international et par les principes du marché intérieur. Pour cette raison, beaucoup d’analystes considèrent que le texte constitue avant tout une première étape, plutôt qu’une transformation profonde de la politique industrielle européenne.

Mais cette étape a une valeur importante : elle marque la reconnaissance par les institutions européennes que la localisation de la production et la sécurité des chaînes d’approvisionnement sont devenues des enjeux stratégiques.

Une transformation encore à construire

L’Europe dispose encore d’atouts considérables : un marché intérieur vaste, des centres de recherche de premier plan, une base industrielle diversifiée et une longue tradition d’ingénierie.

Mais les transformations de l’économie mondiale exigent aujourd’hui une réflexion plus stratégique sur la place de l’industrie, de l’énergie et de la technologie dans le projet européen.

L’Industrial Accelerator Act ne résout pas ces défis à lui seul. Il constitue toutefois un signal clair : celui d’une Europe qui commence à réaffirmer la valeur de ses capacités industrielles.

Pour beaucoup d’acteurs économiques et institutionnels, cette prise de conscience arrive peut-être tardivement. Mais elle ouvre un débat essentiel pour l’avenir du continent — celui de la souveraineté économique européenne dans un monde où la compétition technologique ne cesse de s’intensifier.

CPM

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