Pour une politique numérique européenne équilibrée et tournée vers le bien-être
le 31 mars 2026
VIVACE remercie chaleureusement le BEREC pour son invitation au Stakeholder Forum qui s’est tenu aujourd’hui à Bruxelles. Cet échange a offert une opportunité précieuse de dialogue entre régulateurs, entreprises et société civile, à un moment charnière pour l’avenir du numérique en Europe. Face à l’intensification des usages et à leurs impacts désormais bien documentés par la recherche européenne et internationale, il devient essentiel de construire une approche véritablement équilibrée de la politique numérique européenne.
L’Europe a déjà démontré son leadership en matière de protection des droits fondamentaux, notamment avec le RGPD. Mais les enjeux actuels dépassent désormais la seule question des données personnelles. Les usages numériques ont profondément transformé les rythmes de vie et les capacités cognitives des citoyens européens. Aujourd’hui, les individus passent en moyenne entre cinq et sept heures par jour devant des écrans, un niveau d’exposition devenu structurel. Les travaux de la Commission européenne et de projets de recherche financés par l’Union montrent que ce temps a augmenté de près d’une heure par jour en une décennie, confirmant une trajectoire d’intensification continue, selon CORDIS.
Les conséquences de cette évolution sont désormais quantifiées. Selon l’OCDE, au-delà de cinq heures quotidiennes d’usage personnel, les risques de dégradation du bien-être augmentent fortement. Les individus concernés présentent des probabilités nettement plus élevées de mauvaise santé mentale, de faible satisfaction de vie et de perte de sens. Selon l’OECD, même à partir de deux heures d’usage quotidien, une corrélation négative avec le bien-être est observée. Ces résultats, issus de données couvrant plusieurs pays européens, montrent que ce phénomène concerne désormais une large part de la population.
Les impacts physiologiques et cognitifs sont tout aussi préoccupants. Les recherches européennes soulignent que l’exposition prolongée aux écrans est associée à des effets sur la cognition, la mémoire et les interactions sociales, même si les mécanismes précis continuent d’être étudiés, selon CORDIS. Parallèlement, les études médicales montrent une augmentation significative des troubles visuels et des symptômes physiques liés à une utilisation intensive. Ce faisceau d’indices convergents confirme que l’environnement numérique actuel exerce une pression croissante sur les capacités biologiques et cognitives humaines.
Ces effets sont d’autant plus critiques qu’ils s’inscrivent dans un contexte économique et social spécifique à l’Europe. L’économie européenne, fondée sur des gains de productivité, des compétences cognitives élevées et un équilibre entre vie professionnelle et personnelle, n’a pas été conçue pour un tel niveau d’exposition continue aux écrans. Aujourd’hui, près de 90 % des travailleurs européens dépendent d’outils numériques dans leur activité quotidienne, et plus d’un tiers font l’objet de formes de suivi ou de gestion algorithmique, selon la European Commission Joint Research Centre. Cette intensification du travail numérique, combinée à un usage personnel déjà élevé, crée une situation où la surcharge cognitive devient systémique.
À terme, cette dynamique pose un risque direct pour le modèle social européen. La dégradation du bien-être, la fatigue cognitive et la fragmentation de l’attention affectent non seulement la santé des individus, mais aussi leur capacité d’apprentissage, de formation continue et d’adaptation aux mutations économiques. Autrement dit, ce sont les fondements mêmes de l’employabilité et du capital humain européen qui sont en jeu.
Dans ce contexte, renforcer la protection de la vie privée reste indispensable, mais cela ne suffit plus. Une politique numérique européenne moderne doit également intégrer des mécanismes visant à réguler l’intensité des usages. L’introduction de plafonds d’utilisation, inspirée des logiques de compensation carbone, constitue une piste crédible pour responsabiliser à la fois les plateformes et les utilisateurs. Elle permettrait d’aligner les modèles économiques du numérique avec les limites cognitives et biologiques des individus.
Cependant, la régulation ne peut être pleinement efficace sans une stratégie positive et proactive. L’un des leviers les plus puissants réside dans l’investissement massif dans les activités hors ligne. Les données montrent clairement que la réduction du temps d’écran s’accompagne d’une augmentation de l’activité physique et d’améliorations mesurables du bien-être, notamment chez les jeunes, selon CORDIS. Plus largement, les activités telles que le sport, la musique, les jeux physiques ou l’apprentissage des langues renforcent les fonctions cognitives, la santé mentale et la cohésion sociale.
Les entreprises technologiques ont, à cet égard, une responsabilité majeure. Leur rôle ne peut plus se limiter à minimiser les risques ; elles doivent désormais contribuer activement à la construction d’un équilibre durable. Cela implique de repenser leur positionnement en développant des initiatives concrètes favorisant les usages hors ligne. La création d’espaces dédiés à l’apprentissage et à l’interaction sociale, y compris des ludothèques contemporaines, des centres sportifs ou des lieux hybrides, représente une opportunité stratégique. Ces espaces pourraient devenir des extensions naturelles des écosystèmes numériques, orientées vers le bien-être et le développement humain.
L’Europe dispose de tous les atouts pour porter cette vision. Son attachement aux droits fondamentaux, la qualité de ses systèmes éducatifs et la richesse de ses pratiques culturelles constituent un socle unique. En articulant protection de la vie privée, régulation des usages et investissement dans le hors ligne, elle peut définir un modèle de politique numérique qui concilie innovation, santé publique et durabilité sociale.
Le forum organisé par le BEREC a confirmé l’émergence d’une prise de conscience collective. Il appartient désormais aux institutions européennes, aux régulateurs et aux acteurs économiques de transformer cette dynamique en actions concrètes. Vivace se tient pleinement engagée dans cette démarche, convaincue qu’un numérique plus équilibré n’est pas seulement souhaitable, mais indispensable pour préserver le modèle économique et social européen.
CPM