Terrains abandonnés : replanter pour faire revivre les territoires
le 5 octobre 2026
Une usine fermée, une parcelle agricole délaissée, une ancienne emprise commerciale : les terrains abandonnés font partie de nos paysages. Ils restent parfois inutilisés pendant des décennies, alors que des agriculteurs cherchent des terres, que des quartiers manquent de jardins et que les collectivités souhaitent préserver les espaces naturels. Leur remise en état représente une possibilité de développement encore trop peu exploitée.
L’ampleur du sujet est considérable. En septembre 2026, le Cerema indiquait que Cartofriches recensait près de 20 500 sites en friche en France. Son bilan arrêté au 1er avril 2025 comptabilisait déjà environ 15 000 friches représentant 60 000 hectares. Ces inventaires progressent avec le repérage des sites : leur évolution ne mesure donc pas, à elle seule, une augmentation des abandons. Elle révèle néanmoins une réserve foncière importante à examiner avant de consommer de nouveaux espaces.
Tous ces terrains ne sont pas immédiatement disponibles. Certains accueillent une biodiversité remarquable ; d’autres sont bloqués par la pollution, des successions complexes ou des coûts de réhabilitation élevés. À l’échelle de l’Union européenne, l’Agence européenne pour l’environnement estime à 2,8 millions le nombre de sites potentiellement contaminés. Ce chiffre désigne un besoin d’investigation, et non autant de terrains dont la pollution serait confirmée. Il souligne l’importance de connaître les sols et leur histoire avant de décider de leur avenir.
L’abandon pose aussi une question économique. Un terrain peut conserver une valeur comptable alors que sa capacité à accueillir une activité ou à produire un revenu s’est dégradée. Lorsque les coûts de remise en état et les contraintes d’usage compromettent durablement sa viabilité, il peut devenir un actif échoué, ou stranded asset. Sa valeur ne dépend plus seulement de son emplacement et de sa superficie, mais du travail nécessaire pour lui rendre une fonction.
Replanter peut contribuer à cette transformation. Selon les possibilités du terrain, un projet pourra accueillir des haies, un verger, une pépinière, un jardin partagé ou un espace de restauration écologique. Une parcelle remise en culture peut soutenir une petite activité agricole ; un ancien site d’entreprise peut retrouver un usage pour les salariés et les familles du quartier. Ces projets demandent une organisation précise : accès à l’eau, sécurité des usages, droits fonciers, entretien et financement dans le temps.
Le droit français offre un levier intéressant pour les terres agricoles délaissées. L’article L.125-1 du Code rural et de la pêche maritime permet à une personne physique ou morale de demander au préfet l’autorisation d’exploiter une parcelle susceptible d’une mise en valeur agricole ou pastorale, inculte ou manifestement sous-exploitée depuis au moins trois ans, sans justification de force majeure. Cette situation est appréciée notamment par comparaison avec des parcelles voisines de valeur culturale similaire.
Après reconnaissance de l’inculture et dans les conditions prévues par la loi, le propriétaire ou le titulaire du droit d’exploitation peut être mis en demeure de remettre le fonds en valeur. Il dispose de deux mois pour annoncer son engagement à le faire dans un délai d’un an, ou sa renonciation. Si la procédure aboutit à une autorisation d’exploitation au bénéfice d’un tiers, la loi donne priorité à un agriculteur qui s’installe. Le propriétaire conserve son bien ; un autre exploitant peut obtenir le droit de le faire produire, avec un fermage dont les conditions peuvent être fixées judiciairement. Il existe donc une voie organisée pour remettre certaines terres en activité sans imposer leur vente.
Cette articulation entre droits fonciers et mise en valeur trouve un écho ancien dans le droit islamique. L’ihyâ’ al-mawât, la revivification des terres mortes, reconnaît sous certaines conditions la priorité de celui qui aménage une terre sans propriétaire. Un hadith rapporté dans le recueil d’al-Bukhârî associe ainsi la mise en valeur d’une terre n’appartenant à personne à un droit prioritaire sur celle-ci.
Des traditions attribuées au calife Omar évoquent également un délai de trois ans pour celui qui réserve une terre en vue de sa mise en valeur. S’il la laisse inutilisée, celui qui la restaure peut devenir prioritaire. Cette règle concerne notamment la réservation de terres à mettre en valeur : elle ne signifie pas que toute propriété privée est automatiquement perdue après trois années sans culture. Elle nourrit cependant une réflexion toujours actuelle sur la reconnaissance du travail de celui qui entretient, aménage et fait vivre un terrain.
La continuité de ce travail peut aussi être protégée juridiquement. En France, les obligations réelles environnementales, prévues à l’article L.132-3 du Code de l’environnement, permettent d’attacher à un bien des engagements de conservation, de gestion ou de restauration de la biodiversité et des fonctions écologiques pour une durée allant jusqu’à 99 ans. Ces engagements s’imposent aux propriétaires ultérieurs. Une restauration peut ainsi être inscrite dans une durée qui dépasse celle de son initiateur, sous réserve notamment des droits des tiers et de l’accord du preneur lorsqu’un bail rural existe.
Le cadre européen renforce cette perspective. Le règlement sur la restauration de la nature prévoit des mesures couvrant au moins 20 % des zones terrestres et marines de l’Union d’ici 2030, puis l’ensemble des écosystèmes nécessitant une restauration d’ici 2050. Il prévoit également une contribution des États à la plantation d’au moins trois milliards d’arbres supplémentaires d’ici 2030, ainsi que des objectifs concernant les espaces verts et le couvert arboré urbains. Ces engagements doivent se traduire dans les politiques nationales de restauration.
Des financements publics peuvent accompagner certains projets. Dans son dispositif 2026, la DRIEAT Île-de-France précise que la restauration écologique des sols sur des friches peut être éligible aux mesures « recyclage foncier » et « renaturation des villes et des villages » du Fonds vert. Leur articulation est possible sous conditions, sans financer deux fois les mêmes dépenses. Ces aides peuvent contribuer à rendre réalisable une opération dont les bénéfices pour le territoire dépassent les revenus directement attendus du terrain.
La réussite se joue ensuite sur place. Sur un ancien site industriel, la végétation ne suffit pas à démontrer que le sol convient à la production alimentaire. Sur une terre agricole, remettre en culture suppose de tenir compte de l’eau, du climat et des débouchés. Dans certains espaces, préserver la végétation spontanée sera préférable à une nouvelle plantation. Chaque terrain appelle un projet adapté, porté par des personnes capables d’en assurer le suivi.
Pour VIVACE, cette remise en vie relie agriculture, paysage et économie locale. Nous abordons les terrains délaissés à partir de leurs caractéristiques, des possibilités juridiques et des usages qui peuvent s’y développer : produire, apprendre, se retrouver, restaurer les sols et transmettre des savoir-faire. Un verger ou un jardin prend toute sa valeur lorsqu’il trouve sa place dans la vie des familles, des entreprises et du territoire qui l’entoure.
CPM