Une économie méditerranéenne de la coopération
le 2 octobre 2026
Huit cents ans après la mort de saint François d’Assise, son rapport à la pauvreté continue de poser une question profondément actuelle : que signifie posséder une terre, produire de la nourriture ou accumuler des richesses lorsque l’on vit au sein d’une communauté ? François n’a pas développé de théorie fiscale, pas davantage qu’il n’a proposé un modèle économique au sens moderne du terme. Mais la tradition franciscaine a progressivement construit une réflexion sur l’usage des biens, la valeur, la pauvreté et la responsabilité attachée à la richesse. Vue depuis la Sicile et plus largement depuis la Méditerranée, cette réflexion prend une dimension supplémentaire. Bien avant l’économie mondialisée contemporaine, les sociétés méditerranéennes avaient développé des formes d’organisation dans lesquelles produire, échanger, partager l’eau, travailler la terre et venir en aide aux plus vulnérables faisaient partie d’un même système de relations sociales.
Pendant des siècles, la richesse méditerranéenne a d’abord été une richesse concrète : une terre fertile, un verger, de l’eau, des animaux, du blé, de l’huile, du vin, des agrumes, du sucre, des tissus ou un bateau capable de transporter ces produits vers un autre port. La Sicile occupait une place privilégiée dans cette géographie. Sous la domination musulmane, à partir du IXe siècle, l’île fut intégrée plus étroitement aux réseaux reliant l’Afrique du Nord, le Proche-Orient et les autres régions du monde méditerranéen. Palerme devint un grand centre urbain et commercial et l’agriculture se transforma à travers la circulation des cultures, des savoirs et des techniques d’irrigation. Il faut éviter l’image trop simple d’une « révolution agricole arabe » qui aurait tout inventé. Il s’agit plutôt d’une circulation remarquable des plantes et des connaissances à travers un vaste espace méditerranéen. Cette histoire reste inscrite dans le paysage sicilien, notamment autour de Palerme, où l’irrigation des jardins supposait déjà de mesurer, distribuer et organiser collectivement l’accès à l’eau. La coopération n’était pas une idée abstraite, mais une nécessité liée au territoire.
La Sicile musulmane, puis normande, n’était pas pour autant une économie fermée. Palerme entretenait des relations commerciales avec les ports d’Afrique méditerranéenne, les villes maritimes italiennes et l’Orient. Céréales, fromages, laine, peaux, poissons, tissus et productions agricoles circulaient d’un territoire à l’autre. Cette histoire permet de dépasser une opposition devenue presque automatique entre une agriculture locale qui resterait enfermée sur son territoire et une agriculture mondialisée dominée par la logique financière. L’expérience sicilienne raconte autre chose : une agriculture profondément territoriale et, en même temps, profondément commerçante. On produit quelque part, en fonction d’un sol, d’une eau, d’un climat et de saisons particulières, mais on échange avec d’autres territoires. Le commerce fait circuler les produits et crée des relations entre producteurs, villes et régions. La financiarisation peut, au contraire, conduire à traiter progressivement la terre ou la production agricole comme des actifs dont la valeur se détache de leur fonction première, qui reste de produire, de nourrir et de faire vivre une communauté.
Cette dimension communautaire trouve un écho particulier dans la tradition islamique. La zakat, l’un des cinq piliers de l’islam, établit une obligation de consacrer une partie de certaines richesses à des catégories précises de bénéficiaires, parmi lesquelles figurent les personnes pauvres et dans le besoin. Elle se distingue de la sadaqa, qui relève plus largement du don volontaire. Au-delà de sa dimension religieuse, le principe est remarquable : la richesse crée une obligation. Tout ce qui a été produit ou accumulé n’est pas destiné à rester exclusivement entre les mains de celui qui le possède. Dans les sociétés islamiques, d’autres institutions, notamment le waqf, ont également permis d’affecter durablement des biens à des fonctions religieuses, éducatives ou sociales. Il serait historiquement imprudent d’en faire les ancêtres des coopératives modernes, car les institutions, les époques et les systèmes juridiques sont différents. Mais elles témoignent d’une conception de l’économie dans laquelle propriété et responsabilité ne sont jamais totalement séparées.
L’islam en Sicile ne relève d’ailleurs pas seulement de l’histoire médiévale. Il appartient aussi à la Sicile contemporaine, à travers les communautés musulmanes qui y vivent et pratiquent leur religion, mais également à travers des traditions beaucoup plus largement partagées : la cuisine, les marchés, l’hospitalité, les liens avec l’Afrique du Nord et cette habitude profondément méditerranéenne de faire du repas un espace de rencontre. À Palerme, Mazara del Vallo, Trapani et ailleurs, le Ramadan, la prière, la récitation coranique et les fêtes musulmanes font partie d’un paysage religieux dans lequel plusieurs traditions vivent désormais côte à côte. Cette présence contemporaine rencontre parfois une mémoire beaucoup plus ancienne. Dans l’ouest de la Sicile, le cuscusu trapanese raconte les circulations entre pêcheurs, familles et commerçants des deux rives de la Méditerranée ; à San Vito Lo Capo, le Cous Cous Fest en a fait une célébration populaire de cette proximité culturelle.
Cette continuité a également été exprimée par quelques figures remarquables de l’histoire sicilienne. Au XIe siècle, le poète musulman Ibn Hamdis écrivait en arabe son attachement à la Sicile après avoir dû quitter l’île. Au XIXe siècle, l’historien palermitain Michele Amari consacra une grande partie de son œuvre à restituer aux Siciliens l’histoire de leur passé musulman. Au XXe siècle, le Sicilien Giorgio La Pira, catholique profondément croyant et maire de Florence, fit de la Méditerranée et du dialogue entre judaïsme, christianisme et islam l’un des grands projets de sa vie publique. Il ne s’agit pas pour autant d’inventer rétrospectivement une religion « islamo-catholique », ni d’idéaliser une coexistence méditerranéenne qui fut également faite de conflits et de rapports de pouvoir. Il s’agit plutôt de reconnaître une culture de proximité, construite au fil des siècles par les échanges, les migrations, les pratiques religieuses, l’agriculture, la cuisine et le commerce.
Plusieurs siècles après la Sicile musulmane, dans un contexte entièrement différent, la question du rapport entre terre et communauté revient avec une force particulière dans les campagnes siciliennes. À la fin du XIXe siècle, celles-ci sont traversées par de profondes inégalités foncières et sociales. Les Fasci siciliani, qui se développent entre 1891 et 1894, mobilisent notamment paysans, ouvriers agricoles et mineurs. Le mouvement est violemment réprimé, mais la question de l’organisation collective des travailleurs ruraux ne disparaît pas. Les coopératives deviennent progressivement l’un des instruments permettant aux agriculteurs et aux ouvriers agricoles de s’organiser. L’une des formes les plus intéressantes est l’affittanza collettiva : plutôt que de laisser chaque paysan négocier isolément avec un grand propriétaire, des travailleurs se regroupent pour louer et exploiter collectivement les terres. La coopération permet ainsi de modifier concrètement le rapport de force autour du foncier, d’accéder directement à la terre, de mutualiser certains moyens et de réduire le nombre d’intermédiaires.
Dans la province de Trapani, ce mouvement prend une ampleur particulière au début du XXe siècle, avec des coopératives qui organisent la location collective des terres, l’achat des engrais et l’accès aux moyens nécessaires à la production. De cette histoire viennent également certaines formes devenues familières de la coopération agricole italienne : les cantines sociales, les coopératives de production, les consorzi, les achats collectifs de matériel et de matières premières, les organisations d’irrigation ou encore les structures communes de transformation et de commercialisation. Leur principe est d’une grande simplicité : permettre à des producteurs qui restent petits individuellement de devenir suffisamment grands collectivement pour transformer, stocker, transporter et vendre leurs produits.
Le vin en offre un exemple particulièrement clair. Un petit viticulteur peut difficilement financer seul une cave, des cuves, un laboratoire, une ligne d’embouteillage, des installations de stockage et un réseau commercial. La cantina sociale permet de mettre en commun cette infrastructure tout en maintenant plusieurs exploitations agricoles indépendantes. La même logique peut s’appliquer aux agrumes, aux olives, aux amandes, aux céréales ou aux légumes. La coopération protège ainsi quelque chose d’essentiel dans l’économie rurale : la possibilité de rester producteur sans devoir nécessairement devenir une grande exploitation.
Cette histoire méditerranéenne donne enfin un sens particulier à un épisode de la vie de François. En 1219, pendant la cinquième croisade, il traverse les lignes chrétiennes à Damiette, en Égypte, pour rencontrer le sultan ayyoubide al-Malik al-Kamil. Il serait anachronique de transformer cette rencontre en dialogue interreligieux au sens contemporain : François demeure chrétien, le sultan musulman, et leur rencontre intervient en pleine guerre. Mais le geste reste remarquable. Au moment où deux mondes s’affrontent militairement, François traverse la frontière et rencontre un homme appartenant à une autre tradition religieuse. Derrière leurs différences se trouvent deux traditions qui accordent toutes deux une importance considérable à la responsabilité envers le pauvre, à la modération dans le rapport aux richesses et aux obligations morales qui accompagnent la possession. La tradition franciscaine l’exprime notamment à travers la pauvreté, la fraternité et la réflexion sur l’usage des biens ; l’islam notamment à travers la zakat et différentes formes de solidarité. Ces traditions ne sont pas identiques, mais elles permettent de poser une question commune : que doit celui qui possède à celui qui possède moins ?
C’est peut-être cette question qu’il serait utile de retrouver aujourd’hui face aux transformations de l’agriculture. La réponse n’est pas nécessairement de transformer toujours davantage la terre, l’eau, les récoltes ou les services environnementaux en nouveaux produits financiers. La Méditerranée possède une autre histoire économique : celle de petits producteurs qui se regroupent pour accéder au marché, de familles qui cultivent une terre pendant plusieurs générations, de communautés qui organisent l’eau, de ports qui permettent aux productions d’un territoire de rejoindre un autre, de coopératives qui construisent une cave, un moulin ou un entrepôt qu’aucun producteur ne pourrait financer seul, et de traditions religieuses qui rappellent que la richesse entraîne également une obligation envers ceux qui disposent de moins. C’est aussi une histoire du commerce, non pas comme abstraction financière, mais comme échange de choses réelles entre des personnes et des territoires.
La Sicile est particulièrement bien placée pour retrouver cette logique. Son agriculture porte encore les traces des anciennes circulations méditerranéennes, son histoire sociale celles des luttes pour l’accès à la terre et de la coopération paysanne, tandis que ses communautés musulmanes et chrétiennes rappellent que ces traditions ne sont pas seulement des objets d’histoire. Ses ports témoignent enfin du fait que produire localement n’a jamais signifié vivre en autarcie. Une agriculture méditerranéenne contemporaine pourrait précisément retrouver cette capacité à mettre en commun ce qui gagne à l’être — l’eau, les équipements, la transformation, la logistique, les connaissances et l’accès aux marchés — sans nécessairement concentrer la propriété de la terre ; à produire localement sans se fermer au commerce ; à faire circuler les produits sans déraciner les producteurs.
Sous des formes très différentes, les traditions franciscaine, islamique et coopérative rappellent finalement qu’une richesse ne donne pas seulement des droits à celui qui la possède. Elle crée aussi des obligations envers les autres et envers le territoire qui l’a rendue possible. Dans une île située depuis toujours au milieu des routes commerciales de la Méditerranée, cette idée n’a rien de nouveau. Elle est peut-être simplement à redécouvrir.
CPM